L'âge de discrétion de Simone De Beauvoir

"La discrétion est-elle une auto-déception ?"


Dans les bibliothèques ou dans les magasins où l'on vend des livres d'occasions, on trouve des livres. Normal ! Me direz-vous, sauf que dans la grande surface, sur internet, on trouve généralement les dernières sorties, les plus grosses ventes. Alors, pour chiner j'ai poussé la porte d'une de ces boutiques. A la recherche du classique, de la senteur littéraire qui embaume un passé enrichissant. J'ai cherché et j'ai trouvé...je vous raconte.


Résumé : En 1967, Simone De Beauvoir a publié un recueil de nouvelles " La Femme rompue" aux éditions Gallimard. Ce recueil comprend trois nouvelles :

" L’Âge de discrétion "

" Monologue"

" La Femme rompue"

De 1958 à 1964, l'auteure publie des autobiographies. C'est donc un retour à la fiction qu'elle tente avec "La femme rompue". Retours décevants, les lectrices n'ont pas compris à l'époque ce que Simone De Beauvoir voulait transmettre : Parler de l'auto-déception en tant que femme, non dans l'intimité d'une discussion mais dire que celle-ci désapprouve, soit déçue ou révoltée.

Alors en 2020, comment le lire, l'entrevoir ?


Mon Avis : Dans cette nouvelle : "L'âge de discrétion", le personnage principal est une femme : la soixantaine, écrivaine et mariée avec André. Ils ont eu ensemble un fils : Philippe qui lui aussi est marié avec Irène.

Elle vient de publier un roman, les premières critiques ne sont pas très bonnes. De nature très confiante, elle déclare toujours autour d'elle, ses pensées, ses idées et sa politique. Depuis toujours, à la maison, on partage le même engouement pour les mêmes convictions. Elle a élevé son fils dans la certitude de l'avoir mené vers le chemin désiré par lui et pour lui. Avec son mari, ils partagent depuis toujours le goût de créer. Puis, elle regarde, elle le regarde. Sortie de la solitude de l'écriture, l'achèvement de son projet, elle analyse son entourage.


"Plus rien ne le passionne. Et il est aussi défaitiste, pour moi que pour lui. Sans me le dire, il est au fond convaincu que ce que je ferai désormais n'ajoutera rien à ma réputation. Ça ne me trouble pas parce que je sais qu'il se trompe. Je viens d'écrire mon meilleur livre et le second tome ira encore plus loin."


Demander ou écouter l'autre dans ses avis n'est pas toujours plaisant lorsqu'ils ne conviennent pas. Alors, la liberté d'être discrète sur son propre avis est quelque fois un très bon refuge. Donc, la personne, si elle ne partage plus la même idée, la seule cause valable est qu'elle a changé. Alors, elle voit la vieillesse de son mari comme un handicap, comme une façon de se complaire dans une routine, un ordinaire. Plus d'ambitions, plus d'intérêt pour des idées nouvelles, de nouveaux projets.


Son fils Philippe, lui annonce qu'il quitte l'université. Il prévoit un poste proposé par son beau-père. Cette fois, la mère, l'écrivaine ne s'associe plus. Toutes ces longues années à éduquer un enfant, l'aider, le conseiller afin qu'il ait toutes les chances possibles pour réussir une vie rêvée, mais pour qui ?


"Il répondait poliment, mais mes paroles glissaient sur lui. Non, il ne m'appartenait plus, plus du tout. Même son aspect physique avait changé : une autre coupe de cheveux, des vêtements plus à la page, le style XVI arrondissement. C'est moi qui ai façonné sa vie. Maintenant j'y assiste du dehors, en témoin distant. C'est le sort commun à toutes les mères : mais qui s'est jamais consolé en se disant que son sort est le sort commun ?"


Son fils sort du moule, son mari le soutient. Non par acceptation de l'idée mais par conviction de le laisser libre de choisir. La trahison de part et d'autre est trop importante pour la femme, pour la mère. Elle fait le choix d'accuser les autres : La discrétion de se retirer.


"Tout le monde l'ennuyait. Et moi ? Il m'avait dit, voilà très, très longtemps : "Du moment que je t'ai, je ne pourrai être jamais malheureux. " Et il n'avait pas l'air heureux. Il ne m'aimait plus comme autrefois. Qu'était-ce qu'aimer, pour lui, aujourd'hui ? Il tenait à moi comme à une vieille habitude mais je ne lui apportais plus aucune joie. C'était peut-être injuste mais je lui en voulais : il consentait à cette indifférence, il s'y installait. "


La discrétion, l'emmène dans sa solitude. Pas dans celle qui est constructive, l'isolement, l'effacement.


"Je suis partie dans les rues, j'ai marché comme je l'ai fait souvent pour apaiser des peurs, des colères, pour conjurer des images. Seulement je n'ai plus vingt ans, ni même cinquante, la fatigue m'a prise très vite. "


"Les deux images que j'avais d'André au passé, au présent, ne s'ajustaient pas. Il y avait une erreur quelque part. Cet instant mentait : ce n'est pas lui, ce n'est pas moi, cette histoire se déroulait ailleurs. "


"Va-t-il continuer sur cette pente ? De plus en plus indifférent... Je ne veux pas. Ils appellent indulgence, sagesse, cette inertie du cœur : c'est la mort qui s'installe en vous. Pas encore, pas maintenant. "


Au fil des confessions, des pensées. Physiquement, le personnage n'est plus si jeune puis en même temps accuse le mari de se comporter en vieux. Qu'est ce qui lui fait si peur ? Qu'est ce qui la révolte ? Le fait que le mari n'est plus la même fougue qu'autrefois ? Un comportement normal puisque l'auteure choisit le pluriel pour marquer qui raconte cette vieillesse qui s'installe. A-t-elle peur, elle aussi, d'être entraînée dans cette pente ? Ou le fait de se retrouver seule à encore espérer ou rêver ?


"-La jeunesse est ce que les Italiens appellent d'un si joli nom : la stamina. La sève, le feu, qui permet d'aimer et de créer. Quant tu as perdu ça, tu as tout perdu.

Il avait parlé avec un tel accent que je n'osais pas l'accuser de complaisance. Quelque chose le rongeait, que moi j'ignorais. Que je ne souhaitais pas connaître, qui m'effrayait. C'était peut-être ça qui nous séparait. "


L'avis de son amie à propos de son livre est sans appel : il y a un quelque chose mais rien de nouveau. Elle part à la recherche de la compréhension de son propre livre, page par page, elle relit. Ils ont raison, elle a dit à peu près les mêmes choses que les autres monographies auparavant... Son prochain livre , la suite, déjà prêt est inutile. Le travail est le même. Des années perdues à écrire quelque chose qu'elle répétait.


"Je n'apportais rien de neuf ; absolument rien. "


La recherche de cette compréhension à propos de son travail lui révèle la décence de s'auto-critiquer. Un autre pas dans la discrétion.

Son mari, partis quelques jours chez sa mère, la laisse dans ses incertitudes, des questionnements sur leur vie. Elle décide de le rejoindre, le retrouve en meilleur forme, gagné par un sursaut de se sentir vivre. Etait-ce elle qui le rendait absent ?

Elle est sur la réserve, tente de comprendre ou de trouver une cause.


"Je me suis assise en face d'elle. De toute manière, si j'atteignais quatre-vingts ans, je ne lui ressemblerais pas. Je ne m'imaginais pas appelant liberté ma solitude et profitant tranquillement de chaque instant. Moi, la vie allait peu à peu me reprendre tout ce qu'elle m'avait donné ; elle avait déjà commencé. "


Avec modestie, elle se confie alors à lui. L'avait-elle perdu ? Non. Au contraire, c'était pour elle qu'il faisait tant d'effort. Oui, il se sentait vieux. Etait-ce une faiblesse ? Non, car il lui raconta que moins d'engouement lui laisser le temps de faire les choses bien. Pourquoi précipiter ? Ce n'était aujourd'hui pas lui qui reniait le fait d'être plus âgé, d'être moins vigoureux. Elle, ça l'embêtait. Au fond, c'était elle qui avait peur de vieillir. Elle avait peur de ne plus être entendue, comprise, méprisant la façon de s'approprier le temps. Le voyant comme un ennemi, elle l'accusait de changer les autres. L'âge a ses étapes. A vouloir les brûler, on s'y perd.

L'âge de discrétion selon Simone de Beauvoir est certainement l'âge où l'on a peur de voir le temps s'écouler, de démontrer que l'on est plus celle d'avant. Alors, on se fait discrète, sage et prudente. Encore faut-il l'accepter !

Mais vieillir est-il associé à abandonner, arrêter, ne plus espérer, ne plus croire, ne plus créer ? Vieillir n'est-ce pas vivre aussi ?


"Nous avions toujours regardé loin. Faudrait-il apprendre à vivre à la petite semaine ? Nous étions assis côte à côte sous les étoiles, frôlés par l'odeur amère du cyprès, nos mains se touchaient ; un instant le temps s'était arrêté. Il allait se remettre à couler. Et alors ? Oui ou non pourrais-je encore travailler ? Ma rancune contre Philippe s'estomperait-elle ? L'angoisse de vieillir me reprendrait-elle ? Ne pas regarder trop loin. Au loin c'étaient les horreurs de la mort et des adieux ; c'étaient les râteliers, les sciatiques, les infirmités, la stérilité mentale, la solitude dans un monde étranger que nous ne comprendrons plus et qui continuera sa course sans nous. Réussirai-je à ne pas lever les yeux vers ces horizons ? Ou apprendrai-je à les apercevoir sans épouvante ? Nous sommes ensemble, c'est notre chance. Nous nous aiderons à vivre cette dernière aventure dont nous ne reviendrons pas. Cela nous la rendra-t-il tolérable ? Je ne sais pas. Espérons. Nous n'avons pas le choix."


Ma conclusion : J'ai adoré ce livre. Tant d'incertitudes, d'incompréhensions partagés en 99 pages. Il m'ouvre une porte sur Simone De Beauvoir car je veux continuer, je veux la connaître. "L'âge de discrétion" est une écriture qui démontre la peur du temps sur nous, l'incompréhension avec l'autre à cause de la non-communication.

Oui, avant les femmes trouvaient toujours excuses à ces questions. La vieillesse était due au temps qui passe. L'éloignement, la solitude, la routine était à cause du temps qui passe trop vite, si vite à un certain âge.

En 2020, quand ressentons-nous l'âge de discrétion ? Quand avons-nous peur de vieillir ? Peut-être toujours ou peut-être jamais parce que ce n'est plus le temps qui nous attrape, c'est la maladie. Qui ne s'est jamais dit : Profitons de la vie !

Y a plus d'âge pour mourir, profitons de la vie jusqu'à la dernière minute, avoir peur est inutile.

Aujourd'hui la mort ne fait plus peur, on l'ignore. En 2020, l'âge de discrétion est celui de la sagesse afin de transmettre et/ou de continuer à créer... Du moins, je l'espère !


Ma note: 5/5

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